Bain de fraîcheur en eau vive
LE MONDE | 30.07.05 | 13h37 • Mis à jour le 30.07.05 | 13h37
L'ARGENTIÈRE-LA-BESSÉE (Hautes-Alpes) de notre envoyé spécial
Pas très rassurée, cette famille ! Casqués, emmaillotés dans leur combinaison isotherme, sanglés dans leur gilet de sauvetage, la rame à la main, parents et enfants regardent d'un air inquiet la Durance qui rugit à leurs pieds. La journée est chaude dans la vallée verdoyante.
Là-haut, au-dessus de L'Argentière, sur le mont Pelvoux, les dernières neiges fondent à vue d'oeil. Les glaciers du dôme des Ecrins continuent à reculer en alimentant les torrents.
Harnaché lui aussi, Gilles Martin, le moniteur de l'école Les Ecrins, à L'Argentière, donne les consignes pour cette première descente en raft. "Asseyez-vous sur le côté. Coincez un pied dans la sangle, l'autre sous le boudin. Pagayez en avant uniquement quand je donne l'ordre. A droite, à gauche ou tous en même temps. Pour aller en arrière, basculez et utilisez votre buste. Et si je crie "Sécurité !", jetez-vous à genoux au fond du bateau." Tous embarquent, un peu pâles et fermement décidés à suivre tous les ordres à la lettre.
A la sortie du stade nautique de L'Argentière, le courant est suffisamment fort pour propulser le raft et ses six occupants dans les remous. L'eau gicle sur les blousons étanches et sur les mains.
"C'est froid !" Quelques centaines de mètres ne sont pas de trop pour synchroniser les manoeuvres. Ensuite arrivent les premiers rapides. La rivière bouillonne. Les enfants n'arrivent pas à retenir leurs cris. Effroi et excitation. Dans les tourbillons, chacun fait de son mieux. Mais, sans Gilles qui actionne sa rame comme un gouvernail, le raft se serait mis en travers, et peut-être retourné.
Parfois, les passagers tombent à l'eau en hurlant. Gilles leur crie de se laisser emporter par le flot sans résister. Et les récupère tranquillement. Souvent, le bateau se bloque contre un rocher, envoyant tout le monde cul par-dessus tête. Mais tout finit par de grands rires. A l'arrivée, parents et enfants regagnent la rive. Ils ont la démarche chaloupée de ceux qui ont réussi un exploit. "Le raft, c'est le meilleur moyen d'accéder à l'eau vive, explique Gilles. C'est convivial, donc rassurant. Toute la responsabilité ne repose pas sur une seule personne. Et sur un raft, on commence à apprendre à lire les courants, à voir les obstacles, à anticiper les manoeuvres."
Après cette initiation, les enfants surtout demandent une nouvelle expérience. Rendez-vous donc, toujours au bord du stade nautique de L'Argentière. Après le raft, c'est la nage en eau vive. Cette fois, les combinaisons sont beaucoup plus épaisses et renforcées aux articulations. Il faut enfiler de courtes palmes sur les chaussons isothermes. L'hydrospeed, du nom de la marque qui sert souvent à nommer ce flotteur en mousse, tient à la fois de la proue de bateau et du bouclier. On y glisse les bras jusqu'à se tenir les mains, la poitrine appuyée sur le fond.
A peine dans l'eau glacée, il faut apprendre à se diriger en palmant et en inclinant le flotteur. Trop le pencher vers l'amont et c'est la pirouette assurée. Le courant appuie alors sur la coque jusqu'à la retourner. Très vite, on sait filer vers les rochers qui émergent au milieu des vagues. Pour, d'un virage serré, utiliser le contre-courant qui remonte et s'abriter dans un endroit calme, à l'abri. "La nage en eau vive demande pas mal d'énergie. Elle permet de rentrer en contact avec le milieu sans appréhension, explique Gilles à ses stagiaires. Mais elle ne fait pas appel aux notions d'équilibre qui vont vous être indispensables pour le canoë et le kayak."
Pour se familiariser un peu plus avec les torrents, pourquoi pas alors une demi-journée de canyoning ? Brigitte Grienenberger, monitrice d'escalade à Ecrins eaux vives, l'école des Vigneaux, emmène justement un petit groupe pour deux heures de descente.
Cette fois, il faut s'équiper d'un baudrier d'escalade. Le Fournel dévale 400 mètres d'altitude jusqu'au site des anciennes mines d'argent. Pour arriver au but, il faudra aussi vaincre sa peur. Se jeter dans une cascade comme dans un toboggan. Sauter de 5 à 8 mètres de haut dans une vasque qui paraît bien étroite.
Et quand, décidément, on refuse de plonger pieds en avant, descendre la paroi en rappel. Ce qui n'est, à tout prendre, pas plus engageant. Alexis Artaud, un Parisien d'une douzaine d'années, a tenté l'expérience avec son grand frère. Ses yeux pétillent : "C'est tellement amusant de jouer dans un torrent." Sa mère a surtout apprécié le paysage des gorges, l'"ambiance de nature sauvage" vue du fond des défilés.
Tous sont prêts pour l'initiation au kayak. Un tour en canoë-biplace avec Benoît Dran permet de découvrir le parcours du stade nautique de L'Argentière. Avec ses portes rouges et vertes suspendues à des câbles que les champions à l'entraînement franchissent sans difficulté. Et puis, après quelques coups de pagaie sur le bassin d'entraînement, c'est la première descente en solitaire sur un air-boat. Avec son cousin biplace, le hot-dog, ce kayak gonflable est le meilleur engin d'initiation pour la descente des rivières. Très stable, contrairement au kayak rigide qui ne demande qu'à se retourner, il pardonne quasiment tout.
Mais se retrouver tout seul dans les rapides suffit à faire oublier toute la technique apprise sur le bord. Ballotté, propulsé, enfourné, cogné, vrillé, l'air-boat encaisse tout en souplesse. Au point que dans la descente vers La Roche-de-Rame, Saint-Crépin, Saint-Clément et pourquoi pas jusqu'à Embrun, trente-cinq kilomètres en aval de L'Argentière, la promenade devient une découverte de la faune et de la flore vues de la rivière. "Si les Français préfèrent s'amuser, les étrangers sont très demandeurs d'explications sur le milieu naturel" , affirme Benoît Dran.
La nature justement, on est alors prêt, si on n'a pas froid aux yeux, à l'affronter dans toute sa force sur le Gyr avec un raft. Ce torrent glaciaire, qui se jette dans la Durance, en amont de L'Argentière, en devenant la Gyronde après sa rencontre avec l'Onde, grossit toutes les fins de journée de la fonte des glaces. Son eau laiteuse est si puissante, la pente si forte, que le lit du Gyr en est sans cesse modifié. Cette fois, il faut embarquer avec deux barreurs costauds.
Stéphane Garreau et Daniel Rivault n'hésitent d'ailleurs pas à mettre pied à terre pour reconnaître le tracé modifié par les ravinements et les pluies d'orage. Les ordres sont brefs, précis, répétés du barreur avant au barreur arrière.
Et vogue la galère. Le raft se dresse sur les déferlantes. Plonge dans les rapides qui explosent au pied des blocs de roche. Les instants de repos sont rares. Le souffle court. Les sports d'eau vive peuvent être ludiques, et aussi, comme cette fois, très physiques. Tout le monde est rafraîchi. Pas besoin pour le barreur de crier "Tous à droite ! " pour que le bateau chavire sous le poids des équipiers sur un seul boudin. L'eau est à 5 degrés. Hiver comme été.
Christophe de Chenay
Article paru dans l'édition du 31.07.05
"Bain de fraîcheur en eau vive" / Le Monde
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Deux hommes pour donner naissance à un stade
LE MONDE | 30.07.05 | 13h37 • Mis à jour le 30.07.05 | 13h37
L'ARGENTIÈRE-LA-BESSÉE de notre envoyé spécial
Le destin d'une région peut tenir à une insomnie. Celle qui empêche de dormir Michel Baudry dans le train Paris-Briançon est à l'origine de la création du stade d'eau vive de L'Argentière-la-Bessée. Joël Giraud, maire de cette commune des Hautes-Alpes, lui aussi, n'arrive pas à trouver le sommeil dans ce train de nuit. Peut-être les soucis de reconversion de la ville après le départ de Pechiney. Les deux hommes se rencontrent à la voiture-bar et la conversation porte vite sur la passion de Michel Baudry. Ce Parisien, à la cinquantaine sportive, adore les Hautes-Alpes où sa femme travaille. Et il pratique le kayak depuis trente ans.
"Je faisais de la compétition, j'avais participé aux championnats du monde en 1971 et 1973." Michel Baudry est, pendant dix ans, professeur d'arts plastiques. C'est alors qu'il est sollicité par la Fédération française de canoë-kayak (FFCK) pour devenir conseiller technique en Ile-de-France. Il est ensuite directeur de l'équipe de France de descente. Avec le développement des sports d'eau vive, la FFCK met en place ses cadres dans les régions qui comptent plusieurs sites possibles.
Michel Baudry rencontre Joël Giraud au moment où il doit prendre en charge les Alpes-du-Sud et la région d'Embrun autour du lac-barrage de Serre-Ponçon. La plupart des clubs de kayakistes sont à Briançon. "Et à L'Argentière, sur la Durance, nous ne voyons que des initiés, raconte Joël Giraud. Pendant l'été, ce sont des structures étrangères qui s'installent avec leurs hommes et leur matériel pour louer des canoës et des kayaks. Personne dans le pays n'en profite."
Le conseiller de la FFCK vante alors au maire les mérites d'un équipement comme un stade d'eau vive. Joël Giraud, élu député (PRG) des Hautes-Alpes en 2002, se fait fort d'aller chercher les subventions jusqu'à Bruxelles. Le budget de 1,3 million de francs est vite réuni, avec seulement 20 % à la charge de la commune. "Après la disparition des industries, nous avions décidé de jouer la carte du tourisme, explique M. Giraud. Mais aussi d'implanter un centre de formation pour les métiers de moniteurs et d'encadrement des sports d'eau vive."
Il faudra quatre ans pour construire un stade de 400 mètres de long. EDF apporte son ingénierie. La Durance est détournée quelques mois. Des blocs de rocher sont disposés dans le lit de la rivière pour accélérer le courant. Michel Baudry apporte en permanence son expertise pendant les travaux : "Le tracé ménage les calmes, les rapides. Il doit autant convenir à l'initiation qu'aux exigences des sportifs."
Le stade est inauguré en 1993. Très vite, il accueille des compétitions. Le championnat de France dès 1996. Les championnats d'Europe y seront organisés en 2006. Quatre entreprises locales proposent des stages sur le site et sur les nombreuses rivières de la région.
Depuis 1996 aussi, le Centre régional de formation canoë-kayak accueille des stagiaires dans les anciens locaux administratifs de Pechiney. Des dizaines de jeunes de la région sont ainsi formés au métier de l'eau vive. Un succès qui enchante Michel Baudry, toujours prêt à donner un conseil au bord de "son" stade.
C. de C.
Article paru dans l'édition du 31.07.05
LE MONDE | 30.07.05 | 13h37 • Mis à jour le 30.07.05 | 13h37
L'ARGENTIÈRE-LA-BESSÉE de notre envoyé spécial
Le destin d'une région peut tenir à une insomnie. Celle qui empêche de dormir Michel Baudry dans le train Paris-Briançon est à l'origine de la création du stade d'eau vive de L'Argentière-la-Bessée. Joël Giraud, maire de cette commune des Hautes-Alpes, lui aussi, n'arrive pas à trouver le sommeil dans ce train de nuit. Peut-être les soucis de reconversion de la ville après le départ de Pechiney. Les deux hommes se rencontrent à la voiture-bar et la conversation porte vite sur la passion de Michel Baudry. Ce Parisien, à la cinquantaine sportive, adore les Hautes-Alpes où sa femme travaille. Et il pratique le kayak depuis trente ans.
"Je faisais de la compétition, j'avais participé aux championnats du monde en 1971 et 1973." Michel Baudry est, pendant dix ans, professeur d'arts plastiques. C'est alors qu'il est sollicité par la Fédération française de canoë-kayak (FFCK) pour devenir conseiller technique en Ile-de-France. Il est ensuite directeur de l'équipe de France de descente. Avec le développement des sports d'eau vive, la FFCK met en place ses cadres dans les régions qui comptent plusieurs sites possibles.
Michel Baudry rencontre Joël Giraud au moment où il doit prendre en charge les Alpes-du-Sud et la région d'Embrun autour du lac-barrage de Serre-Ponçon. La plupart des clubs de kayakistes sont à Briançon. "Et à L'Argentière, sur la Durance, nous ne voyons que des initiés, raconte Joël Giraud. Pendant l'été, ce sont des structures étrangères qui s'installent avec leurs hommes et leur matériel pour louer des canoës et des kayaks. Personne dans le pays n'en profite."
Le conseiller de la FFCK vante alors au maire les mérites d'un équipement comme un stade d'eau vive. Joël Giraud, élu député (PRG) des Hautes-Alpes en 2002, se fait fort d'aller chercher les subventions jusqu'à Bruxelles. Le budget de 1,3 million de francs est vite réuni, avec seulement 20 % à la charge de la commune. "Après la disparition des industries, nous avions décidé de jouer la carte du tourisme, explique M. Giraud. Mais aussi d'implanter un centre de formation pour les métiers de moniteurs et d'encadrement des sports d'eau vive."
Il faudra quatre ans pour construire un stade de 400 mètres de long. EDF apporte son ingénierie. La Durance est détournée quelques mois. Des blocs de rocher sont disposés dans le lit de la rivière pour accélérer le courant. Michel Baudry apporte en permanence son expertise pendant les travaux : "Le tracé ménage les calmes, les rapides. Il doit autant convenir à l'initiation qu'aux exigences des sportifs."
Le stade est inauguré en 1993. Très vite, il accueille des compétitions. Le championnat de France dès 1996. Les championnats d'Europe y seront organisés en 2006. Quatre entreprises locales proposent des stages sur le site et sur les nombreuses rivières de la région.
Depuis 1996 aussi, le Centre régional de formation canoë-kayak accueille des stagiaires dans les anciens locaux administratifs de Pechiney. Des dizaines de jeunes de la région sont ainsi formés au métier de l'eau vive. Un succès qui enchante Michel Baudry, toujours prêt à donner un conseil au bord de "son" stade.
C. de C.
Article paru dans l'édition du 31.07.05