A lire sur le site du journal dans sa livraison du 21/10
(datée du 22/10) un article sur la polémique gréco-grecque
quant au choix de l'emplacement des installations de
CK & Aviron dans la plaine de Marathon
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(rubrique : HORIZONS, la deuxième bataille de Marathon)
Athènes dans "LE MONDE"
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Le voici ce n'est pas très digeste mais bon un peu de culture ne fait jamais de mal
La deuxième bataille de marathon
LE MONDE | 21.10.03 | 13h54 • MIS A JOUR LE 21.10.03 | 15h21
La construction d'un immense bassin destiné aux JO de 2004 dans la plaine où les Athéniens ont défait les "barbares", il y a 2 500 ans, provoque un tollé en Grèce.
Où sont les Barbares ? Sur le paysage jetons un regard. D'un côté, la plaine bute au pied des monts du Pentélique, dont les carrières de marbre blanc firent la splendeur des monuments d'Athènes, à une quarantaine de kilomètres de là. De l'autre, elle s'achève sur un cordon dunaire couvert de pins parasols. Entre les deux, du plat plus ou moins vert, plus ou moins propre, occupé en grande partie par un marais asséché l'été. Tout au fond, l'horizon est bleu d'Egée. Quelques oliveraies, des serres, des cultures maraîchères, rien de palpitant. Le coin prend parfois des allures de terrain vague. La bourgade s'anime aux mois chauds lorsque des Athéniens aisés y prennent leurs vacances. En septembre, l'agitation et la poussière retombent, voilant - souillant - la célèbre lumière grecque. Marathon, Marathon, morne plaine...
La topographie a cependant peu évolué depuis cet autre mois de septembre, celui de l'an 490 avant Jésus-Christ, au cours duquel se déroula une bataille décisive pour l'histoire du monde occidental. On s'attendrait presque à voir les Barbares - les Perses en l'occurrence - ressortir de terre tels les guerriers dont, selon la légende, Jason dut triompher avant de conquérir la Toison d'or. Au IIe siècle, le géographe-voyageur Pausanias n'affirme-t-il pas, dans sa Description de la Grèce, qu'"on entend toutes les nuits à Marathon des hennissements de chevaux, et un bruit pareil à celui que font des combattants", comme si le fracas des armes fantômes répercutait éternellement l'écho de la célèbre bataille ?
La victoire de Marathon et celle de Salamine, dix ans plus tard, ont permis au miracle grec d'avoir lieu et à la civilisation occidentale de s'ancrer dans l'histoire. Sans elles, la face du monde eût été changée. Même si le site est quelque peu délaissé et n'attire guère le touriste, la plaine de Marathon constitue un symbole pour les Grecs, peut-être aussi puissant que certains de leurs grands monuments antiques. Les équivalents de Marathon à l'étranger, Alésia en France, Runnymede en Angleterre ou Gettysburg aux Etats-Unis, n'ont pas la même force. Malgré cette vénération, de nouveaux "Barbares" ont osé s'en prendre au "sanctuaire" de l'Attique, déclenchant une seconde bataille de Marathon.
Paradoxalement, c'est le retour des Jeux olympiques en Grèce qui a provoqué le conflit. Parmi les nombreuses infrastructures nécessaires à la tenue des JO d'Athènes en 2004, figurent les immenses bassins destinés aux épreuves d'aviron et de canoë-kayak. Un pour les courses en ligne, un pour le slalom. Et, conseillés par on ne sait quelle divinité maligne, les organisateurs avaient, dans le secret de leurs cabinets d'études, décidé de les creuser dans la plaine de Marathon.
Profanation ? Les promoteurs du projet ne manquaient pas d'arguments pour s'en défendre. Tout d'abord, disaient-ils, le site retenu se trouvait à cinq kilomètres du tumulus où sont inhumés les 192 Athéniens morts au combat. Ensuite, un champ de bataille ne recèle généralement pas de vestiges archéologiques. Enfin, des habitations et un aérodrome avaient déjà empiété sur la plaine. Alors, pourquoi pas de prestigieuses installations sportives dignes de la patrie de l'olympisme ?
Ils ignoraient que l'on ne pioche pas impunément le terreau de la mémoire collective. La réaction fut à la hauteur du "sacrilège", d'autant plus que les Grecs sont attachés à leur passé à un point difficilement imaginable en France. Telles des puissances chtoniennes, les anciens jaillirent de la Terre pour combattre les modernes, avec le soutien de la presse et de l'opinion publique.
Directeur de l'archéologie pour la région de l'Attique, Georgios Steinhauer se doutait de cette réaction : "Les autorités avaient demandé notre opinion pour toutes les installations olympiques. J'avais été négatif pour Marathon, plus pour des raisons idéologiques qu'archéologiques, car c'est un symbole de la liberté de la Grèce." Mais les organisateurs des JO et les différents ministères concernés sont passés outre à cette recommandation, s'attirant les fureurs d'Elliniki Etairia - la Société hellénique pour la protection de l'environnement et de l'héritage culturel - et de la Société archéologique d'Athènes. Pour Costas Carras, fondateur et actuel président d'Elliniki Etairia, toute la plaine était taboue : "On ne doit pas toucher à la géographie de Marathon. Elle est liée à 100 % au fait historique : la plaine pour la bataille ; puis la débandade des Perses dans les marais, dont Pausanias nous dit qu'ils ont englouti de nombreux Barbares égarés ; enfin les derniers combats sur la plage au moment du rembarquement."
Les Barbares, 2 500 ans après, on les imagine encore, vomis par milliers de leurs vaisseaux sur la plage de Marathon, une troupe bigarrée recrutée dans toutes les provinces de l'immense empire perse, qui s'étend de l'Anatolie à l'Hindus. En cette année 490 av. J.-C., ils viennent de réprimer la révolte des cités grecques d'Asie et se lancent désormais à l'assaut de la toute jeune démocratie athénienne. Face au péril, celle-ci a dépêché neuf à dix mille de ses citoyens, renforcés par un contingent de mille Béotiens de Platées. Postés au sud de la plaine de Marathon, ils gardent l'accès à la route d'Athènes. Mais que valent ces hommes face à la pléthorique et invincible armada des Mèdes dont "jusqu'alors le nom seul suffisait à épouvanter les Grecs", ainsi que le rappelle Hérodote ? On va vite le savoir, car le stratège athénien Miltiade a décidé, en ce jour, de livrer bataille.
Les hoplites grecs se rangent en phalange. "Ces soldats lourdement armés portent une cuirasse, un grand bouclier rond qui leur couvre le thorax, des jambières et un casque fermé avec juste une fente pour les yeux. Les Perses les appelleront les "hommes de bronze", décrit un connaisseur, Pierre Ducrey, professeur à l'université de Lausanne et directeur de l'Ecole suisse d'archéologie en Grèce. La phalange est une formation de combat où les hoplites, étalés sur un front de plusieurs centaines de mètres, marchent sur huit rangs de profondeur, ce qui donne un effet de rouleau compresseur. Au moment du choc avec l'adversaire retentit un fracas tonitruant. Les hoplites, avec leurs grandes lances, visent la gorge et le ventre et avancent sur des flots de viscères et de sang."
Hérodote est né quelques années après la bataille de Marathon mais il a pu se la faire raconter par plusieurs de ses survivants. Au terme de son Enquête, il reconstitue la stratégie employée par les Grecs : affaiblir le centre de la phalange pour laisser s'engouffrer les Perses puis refermer les deux ailes comme un étau. Vêtus de simples tuniques, les archers et lanciers ennemis sont broyés par les "hommes de bronze". Comme le rapporte Hérodote, les Grecs "poursuivirent les Perses en fuite et les taillèrent en pièces jusque sur le rivage et, là, ils s'accrochaient aux vaisseaux ennemis et demandaient du feu pour les incendier. (...) Sept des vaisseaux perses restèrent ainsi aux mains des Athéniens ; les autres purent se dégager."
Les Perses rembarquent, mais la bataille n'est pas terminée pour autant. Ils contournent le cap Sounion et voguent vers Athènes dégarnie de ses guerriers. Ceux-ci, conscients de la manœuvre, font route vers leur cité aussi vite que leur armement le leur permet, parcourant à pied la fameuse quarantaine de kilomètres. Si marathon avec un "m" minuscule il y eut, ce fut celui-là. La belle légende du messager Philippidès, qui meurt d'épuisement en annonçant la victoire aux Athéniens, est purement apocryphe. De nouveau contrés, les Perses repartent vers l'Asie.
L'importance de la victoire de Marathon s'avère considérable. "C'est la première fois qu'une démocratie gagne une bataille contre une dictature expansionniste", souligne Costas Carras.
La contestation du projet olympique par les historiens a eu d'autant plus d'impact qu'elle s'est doublée d'une vague de protestations émanant de plusieurs organisations de défense de la nature. "Nous ne voulions pas des bassins parce que Marathon a une réelle importance écologique, martèle Theodota Nantsou, une des responsables du WWF Grèce. C'est le dernier marais de l'Attique. Il compte 176 espèces d'oiseaux dont beaucoup sont strictement protégés, une espèce endémique de petit poisson et, surtout, il est bordé d'une des trois dunes à pins parasols de Grèce. Celle-ci se trouve déjà en position délicate : elle ne se régénère pas en raison du piétinement, et la situation risque d'empirer avec l'augmentation de la fréquentation due aux installations sportives. De manière générale, le marais devient une île écologique cernée par l'urbanisme, avec son lot de bruit et de lumière qui dérangent les oiseaux."
Les ONG impliquées dans la bataille proposèrent d'organiser les épreuves d'aviron et de canoë-kayak sur le lac Yliki, à 75 kilomètres d'Athènes. Un projet alternatif moins cher et plus écologique... qui fut rejeté. Bruxelles fut saisie au motif que le gouvernement grec violait une directive européenne sur les habitats naturels. Des experts de la Société royale britannique pour la protection des oiseaux vinrent sur place pour évaluer l'impact des installations sur l'environnement. Une pétition fut lancée dans le monde entier. Des articles consacrés à la seconde bataille de Marathon occupèrent régulièrement les colonnes des journaux grecs.
Et la campagne finit par payer, du moins en partie. Sous la pression, le gouvernement décida de classer la plaine historique à la fois parc national et site Natura 2000... tout en acceptant d'y laisser construire le bassin de course en ligne, tandis que celui de slalom déménageait ailleurs. Consignes furent données afin de minimiser les structures permanentes et notamment d'installer des tribunes démontables.
Au comité organisateur des JO de 2004, Georgios Kazantzopoulos, responsable du département environnement, regrette tout le battage consacré à l'affaire et assure qu'à terme la plaine de Marathon tirera bénéfice des Jeux olympiques : "Le gouvernement et notre comité n'ont pas su expliquer aux gens que le projet donnait une chance à cette zone de se remodeler, de retrouver une physionomie plus semblable à celle qu'elle avait dans le passé. L'aérodrome qui se trouvait là a été totalement supprimé, et à la place le bassin d'aviron fera office de lac semi-naturel. L'eau qui s'en écoulera alimentera les marais, ce qui restaurera l'équilibre hydrique tel qu'il était avant les années 1920, époque où l'on a construit un chenal qui menait l'eau des sources directement à la mer. Nous créons un nouvel écosystème pour la faune et la flore. Plus qu'une infrastructure sportive, c'est un outil pour gérer l'environnement."
Tous ces beaux discours convainquent d'autant moins les écologistes que les premiers tests du bassin, effectués à l'occasion des mondiaux juniors d'août, ont tourné au ridicule. Le meltem, vent du nord qui souffle sur la mer Egée en été, a perturbé les épreuves et provoqué quelques naufrages mémorables. "Nous savions que le vent était très fort. Nous avions même transmis des mesures au Comité international olympique, mais personne n'en a tenu compte. Et les rameurs sont devenus nageurs...", plaisante Theodota Nantsou.
A Marathon, le bassin, plat par définition, ne se remarque pas trop. Ses 2 200 mètres de long se font discrets. Vu d'avion en revanche, c'est une impressionnante balafre qui entaille la plaine du nord au sud. Lors des travaux, trois modestes maisons datant du début de l'âge de bronze ont été mises au jour, à la surprise générale. Les archéologues opposants au projet ont poussé des rugissements de triomphe sur l'air d'"on vous l'avait bien dit". Ces maisons vieilles de près de 45 siècles n'ont évidemment rien à voir avec les guerres médiques. Deux d'entre elles ont été déplacées de quelques mètres et devraient être mises en valeur lors des JO. Les fondations de la troisième gisent au fond de l'eau.
Alors, à cette deuxième bataille de Marathon y a-t-il un vainqueur ? Pas vraiment, disent les faits. Sur la route ramenant à l'aéroport flambant neuf d'Athènes, quelques indices esquissent une autre réponse. Un des sponsors officiels des JO s'affiche : le célèbre "M" jaune de McDonald's est surmonté de la flamme olympique. Plus loin, un autre panneau célèbre Nike. Un mot qui, en grec, signifie... "Victoire"!
Pierre Barthélémy
La deuxième bataille de marathon
LE MONDE | 21.10.03 | 13h54 • MIS A JOUR LE 21.10.03 | 15h21
La construction d'un immense bassin destiné aux JO de 2004 dans la plaine où les Athéniens ont défait les "barbares", il y a 2 500 ans, provoque un tollé en Grèce.
Où sont les Barbares ? Sur le paysage jetons un regard. D'un côté, la plaine bute au pied des monts du Pentélique, dont les carrières de marbre blanc firent la splendeur des monuments d'Athènes, à une quarantaine de kilomètres de là. De l'autre, elle s'achève sur un cordon dunaire couvert de pins parasols. Entre les deux, du plat plus ou moins vert, plus ou moins propre, occupé en grande partie par un marais asséché l'été. Tout au fond, l'horizon est bleu d'Egée. Quelques oliveraies, des serres, des cultures maraîchères, rien de palpitant. Le coin prend parfois des allures de terrain vague. La bourgade s'anime aux mois chauds lorsque des Athéniens aisés y prennent leurs vacances. En septembre, l'agitation et la poussière retombent, voilant - souillant - la célèbre lumière grecque. Marathon, Marathon, morne plaine...
La topographie a cependant peu évolué depuis cet autre mois de septembre, celui de l'an 490 avant Jésus-Christ, au cours duquel se déroula une bataille décisive pour l'histoire du monde occidental. On s'attendrait presque à voir les Barbares - les Perses en l'occurrence - ressortir de terre tels les guerriers dont, selon la légende, Jason dut triompher avant de conquérir la Toison d'or. Au IIe siècle, le géographe-voyageur Pausanias n'affirme-t-il pas, dans sa Description de la Grèce, qu'"on entend toutes les nuits à Marathon des hennissements de chevaux, et un bruit pareil à celui que font des combattants", comme si le fracas des armes fantômes répercutait éternellement l'écho de la célèbre bataille ?
La victoire de Marathon et celle de Salamine, dix ans plus tard, ont permis au miracle grec d'avoir lieu et à la civilisation occidentale de s'ancrer dans l'histoire. Sans elles, la face du monde eût été changée. Même si le site est quelque peu délaissé et n'attire guère le touriste, la plaine de Marathon constitue un symbole pour les Grecs, peut-être aussi puissant que certains de leurs grands monuments antiques. Les équivalents de Marathon à l'étranger, Alésia en France, Runnymede en Angleterre ou Gettysburg aux Etats-Unis, n'ont pas la même force. Malgré cette vénération, de nouveaux "Barbares" ont osé s'en prendre au "sanctuaire" de l'Attique, déclenchant une seconde bataille de Marathon.
Paradoxalement, c'est le retour des Jeux olympiques en Grèce qui a provoqué le conflit. Parmi les nombreuses infrastructures nécessaires à la tenue des JO d'Athènes en 2004, figurent les immenses bassins destinés aux épreuves d'aviron et de canoë-kayak. Un pour les courses en ligne, un pour le slalom. Et, conseillés par on ne sait quelle divinité maligne, les organisateurs avaient, dans le secret de leurs cabinets d'études, décidé de les creuser dans la plaine de Marathon.
Profanation ? Les promoteurs du projet ne manquaient pas d'arguments pour s'en défendre. Tout d'abord, disaient-ils, le site retenu se trouvait à cinq kilomètres du tumulus où sont inhumés les 192 Athéniens morts au combat. Ensuite, un champ de bataille ne recèle généralement pas de vestiges archéologiques. Enfin, des habitations et un aérodrome avaient déjà empiété sur la plaine. Alors, pourquoi pas de prestigieuses installations sportives dignes de la patrie de l'olympisme ?
Ils ignoraient que l'on ne pioche pas impunément le terreau de la mémoire collective. La réaction fut à la hauteur du "sacrilège", d'autant plus que les Grecs sont attachés à leur passé à un point difficilement imaginable en France. Telles des puissances chtoniennes, les anciens jaillirent de la Terre pour combattre les modernes, avec le soutien de la presse et de l'opinion publique.
Directeur de l'archéologie pour la région de l'Attique, Georgios Steinhauer se doutait de cette réaction : "Les autorités avaient demandé notre opinion pour toutes les installations olympiques. J'avais été négatif pour Marathon, plus pour des raisons idéologiques qu'archéologiques, car c'est un symbole de la liberté de la Grèce." Mais les organisateurs des JO et les différents ministères concernés sont passés outre à cette recommandation, s'attirant les fureurs d'Elliniki Etairia - la Société hellénique pour la protection de l'environnement et de l'héritage culturel - et de la Société archéologique d'Athènes. Pour Costas Carras, fondateur et actuel président d'Elliniki Etairia, toute la plaine était taboue : "On ne doit pas toucher à la géographie de Marathon. Elle est liée à 100 % au fait historique : la plaine pour la bataille ; puis la débandade des Perses dans les marais, dont Pausanias nous dit qu'ils ont englouti de nombreux Barbares égarés ; enfin les derniers combats sur la plage au moment du rembarquement."
Les Barbares, 2 500 ans après, on les imagine encore, vomis par milliers de leurs vaisseaux sur la plage de Marathon, une troupe bigarrée recrutée dans toutes les provinces de l'immense empire perse, qui s'étend de l'Anatolie à l'Hindus. En cette année 490 av. J.-C., ils viennent de réprimer la révolte des cités grecques d'Asie et se lancent désormais à l'assaut de la toute jeune démocratie athénienne. Face au péril, celle-ci a dépêché neuf à dix mille de ses citoyens, renforcés par un contingent de mille Béotiens de Platées. Postés au sud de la plaine de Marathon, ils gardent l'accès à la route d'Athènes. Mais que valent ces hommes face à la pléthorique et invincible armada des Mèdes dont "jusqu'alors le nom seul suffisait à épouvanter les Grecs", ainsi que le rappelle Hérodote ? On va vite le savoir, car le stratège athénien Miltiade a décidé, en ce jour, de livrer bataille.
Les hoplites grecs se rangent en phalange. "Ces soldats lourdement armés portent une cuirasse, un grand bouclier rond qui leur couvre le thorax, des jambières et un casque fermé avec juste une fente pour les yeux. Les Perses les appelleront les "hommes de bronze", décrit un connaisseur, Pierre Ducrey, professeur à l'université de Lausanne et directeur de l'Ecole suisse d'archéologie en Grèce. La phalange est une formation de combat où les hoplites, étalés sur un front de plusieurs centaines de mètres, marchent sur huit rangs de profondeur, ce qui donne un effet de rouleau compresseur. Au moment du choc avec l'adversaire retentit un fracas tonitruant. Les hoplites, avec leurs grandes lances, visent la gorge et le ventre et avancent sur des flots de viscères et de sang."
Hérodote est né quelques années après la bataille de Marathon mais il a pu se la faire raconter par plusieurs de ses survivants. Au terme de son Enquête, il reconstitue la stratégie employée par les Grecs : affaiblir le centre de la phalange pour laisser s'engouffrer les Perses puis refermer les deux ailes comme un étau. Vêtus de simples tuniques, les archers et lanciers ennemis sont broyés par les "hommes de bronze". Comme le rapporte Hérodote, les Grecs "poursuivirent les Perses en fuite et les taillèrent en pièces jusque sur le rivage et, là, ils s'accrochaient aux vaisseaux ennemis et demandaient du feu pour les incendier. (...) Sept des vaisseaux perses restèrent ainsi aux mains des Athéniens ; les autres purent se dégager."
Les Perses rembarquent, mais la bataille n'est pas terminée pour autant. Ils contournent le cap Sounion et voguent vers Athènes dégarnie de ses guerriers. Ceux-ci, conscients de la manœuvre, font route vers leur cité aussi vite que leur armement le leur permet, parcourant à pied la fameuse quarantaine de kilomètres. Si marathon avec un "m" minuscule il y eut, ce fut celui-là. La belle légende du messager Philippidès, qui meurt d'épuisement en annonçant la victoire aux Athéniens, est purement apocryphe. De nouveau contrés, les Perses repartent vers l'Asie.
L'importance de la victoire de Marathon s'avère considérable. "C'est la première fois qu'une démocratie gagne une bataille contre une dictature expansionniste", souligne Costas Carras.
La contestation du projet olympique par les historiens a eu d'autant plus d'impact qu'elle s'est doublée d'une vague de protestations émanant de plusieurs organisations de défense de la nature. "Nous ne voulions pas des bassins parce que Marathon a une réelle importance écologique, martèle Theodota Nantsou, une des responsables du WWF Grèce. C'est le dernier marais de l'Attique. Il compte 176 espèces d'oiseaux dont beaucoup sont strictement protégés, une espèce endémique de petit poisson et, surtout, il est bordé d'une des trois dunes à pins parasols de Grèce. Celle-ci se trouve déjà en position délicate : elle ne se régénère pas en raison du piétinement, et la situation risque d'empirer avec l'augmentation de la fréquentation due aux installations sportives. De manière générale, le marais devient une île écologique cernée par l'urbanisme, avec son lot de bruit et de lumière qui dérangent les oiseaux."
Les ONG impliquées dans la bataille proposèrent d'organiser les épreuves d'aviron et de canoë-kayak sur le lac Yliki, à 75 kilomètres d'Athènes. Un projet alternatif moins cher et plus écologique... qui fut rejeté. Bruxelles fut saisie au motif que le gouvernement grec violait une directive européenne sur les habitats naturels. Des experts de la Société royale britannique pour la protection des oiseaux vinrent sur place pour évaluer l'impact des installations sur l'environnement. Une pétition fut lancée dans le monde entier. Des articles consacrés à la seconde bataille de Marathon occupèrent régulièrement les colonnes des journaux grecs.
Et la campagne finit par payer, du moins en partie. Sous la pression, le gouvernement décida de classer la plaine historique à la fois parc national et site Natura 2000... tout en acceptant d'y laisser construire le bassin de course en ligne, tandis que celui de slalom déménageait ailleurs. Consignes furent données afin de minimiser les structures permanentes et notamment d'installer des tribunes démontables.
Au comité organisateur des JO de 2004, Georgios Kazantzopoulos, responsable du département environnement, regrette tout le battage consacré à l'affaire et assure qu'à terme la plaine de Marathon tirera bénéfice des Jeux olympiques : "Le gouvernement et notre comité n'ont pas su expliquer aux gens que le projet donnait une chance à cette zone de se remodeler, de retrouver une physionomie plus semblable à celle qu'elle avait dans le passé. L'aérodrome qui se trouvait là a été totalement supprimé, et à la place le bassin d'aviron fera office de lac semi-naturel. L'eau qui s'en écoulera alimentera les marais, ce qui restaurera l'équilibre hydrique tel qu'il était avant les années 1920, époque où l'on a construit un chenal qui menait l'eau des sources directement à la mer. Nous créons un nouvel écosystème pour la faune et la flore. Plus qu'une infrastructure sportive, c'est un outil pour gérer l'environnement."
Tous ces beaux discours convainquent d'autant moins les écologistes que les premiers tests du bassin, effectués à l'occasion des mondiaux juniors d'août, ont tourné au ridicule. Le meltem, vent du nord qui souffle sur la mer Egée en été, a perturbé les épreuves et provoqué quelques naufrages mémorables. "Nous savions que le vent était très fort. Nous avions même transmis des mesures au Comité international olympique, mais personne n'en a tenu compte. Et les rameurs sont devenus nageurs...", plaisante Theodota Nantsou.
A Marathon, le bassin, plat par définition, ne se remarque pas trop. Ses 2 200 mètres de long se font discrets. Vu d'avion en revanche, c'est une impressionnante balafre qui entaille la plaine du nord au sud. Lors des travaux, trois modestes maisons datant du début de l'âge de bronze ont été mises au jour, à la surprise générale. Les archéologues opposants au projet ont poussé des rugissements de triomphe sur l'air d'"on vous l'avait bien dit". Ces maisons vieilles de près de 45 siècles n'ont évidemment rien à voir avec les guerres médiques. Deux d'entre elles ont été déplacées de quelques mètres et devraient être mises en valeur lors des JO. Les fondations de la troisième gisent au fond de l'eau.
Alors, à cette deuxième bataille de Marathon y a-t-il un vainqueur ? Pas vraiment, disent les faits. Sur la route ramenant à l'aéroport flambant neuf d'Athènes, quelques indices esquissent une autre réponse. Un des sponsors officiels des JO s'affiche : le célèbre "M" jaune de McDonald's est surmonté de la flamme olympique. Plus loin, un autre panneau célèbre Nike. Un mot qui, en grec, signifie... "Victoire"!
Pierre Barthélémy
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