Allez hop, voici l'article sur l'Ottawa que j'avais fait pour CKM en 2004.
Pèlerinage
Ottawa River :
Bienvenue au temple !
Utiliser le mot « temple » est toujours un raccourci facile lorsqu’on écrit une introduction de reportage « destination ». Temple de ci, temple de ça, temple ici, temple là… Du coup, le qualificatif s’use et perd de son crédit. Et bien tant pis, prenons le risque de le sortir encore. Allons même jusqu’au parti prix : l’Ottawa River est vraiment la plus belle destination « playboating » de la planète. « ZE » temple des temples ! Eau chaude, paysages typiquement Canadiens, rapides et spots pour tous les niveaux quel que soit le débit... Un voyage que les amateurs de jeu en rivière ne pourront pas rater, à moins qu’ils ne se pointent au mois de Janvier…
Texte et photos : Paul Villecourt / villecourt.com
Vous en prendrez plein la vue ! Il vous faudra changer de repères, adapter votre façon de naviguer, presque votre façon de communiquer. Bienvenue au Canada, bienvenue sur l’Ottawa. L’une des rivières les plus célèbres du monde. Pourquoi ? Les championnats du monde de freestyle de 1997 n’y sont certainement pas pour rien. Cette année-là, les adeptes de ce qu’on appelait encore le « rodéo » découvrent un véritable « parc d’attraction » à kayakistes, un nid de vagues et de rouleaux se concentrant sur quelques kilomètres. Même les Américains ont consenti une fois à quitter leur pays pour y organiser leur sélection nationale de freestyle…Depuis 1997, l’Ottawa est aussi devenu l’un des plus grands viviers de surdoués du freestyle et de « pro paddlers » (pagayeurs pro). On pense à Ken Whiting, champion du monde 1997, qui depuis a fait carrière dans le freestyle, non seulement en pagayant mais aussi en éditant une ribambelle de bouquins et de vidéos axés sur la technique. On pense aussi à Brendan Mark, actuel champion du monde de squirt boat et génie du freeride, Billy Harris, Tyler Curtis, Pat Camblin,Nicole Zaharko, Anna Levesque également auteur de bouquins destinés aux filles…Et puis il y a les légendes que l’on connaît moins en Europe : les squirt boaters ou encore les adeptes de l’open canoë comme Mark Scriver ou Paul Mason, fils du regretté Bill Mason, un très célèbre canoéiste, aventurier et réalisateur de films. Culturellement, le Canada est un peu la maison-mère du canoë. Même les plus jeunes freeriders ont beaucoup de respect pour ce bateau et ses pratiquants. Du respect, les Canadiens en ont en fait pour bien des choses ! Là aussi, le voyage vous surprendra.
Visite guidée.
L’Ottawa river, aussi appelée rivière des Outaouais par les Québécois, est située à 2 heures à l’Ouest d’Ottawa et à 4/5 heures de Montréal. Coulant entre le Québec et l’Ontario, sa section la plus célèbre se situe dans le parc du « Rocher Fendu » où elle zigzague entre d’innombrables îles. Libérée des glaces en avril, elle est d’abord déchaînée et glacée jusqu’au mois de juin. A partir de juillet et jusqu’à la mi-septembre, il n’est pas exagéré de dire que l’eau est de température tropicale ! Il ne s’agit pas d’une rivière aux rapides continus, mais plutôt d’une succession de lacs ponctués de rapides. Même les gens du coin auraient du mal à répertorier les innombrables bras de rivière formant un véritable labyrinthe. La plupart des pagayeurs se concentrent sur le « Main » et le « Middle » channels qui courent sur environ 5/7 km à partir des rapides McKoy’s.
Les McKoy’s ! Un concentré d’Ottawa River : tout y est ! A tel point que certains habitués ne vont jamais voir ailleurs. L’endroit est populaire dans tous les sens du terme. Bien sûr, on ne peut y accéder à pieds, mais les rafts et les kayakistes se comptent par centaines les jours d’été. En Europe, quand on arrive sur une rivière, on se précipite hors de la voiture pour voir s’il y a de l’eau ou si un premier rapide est repérable. Sur le parking principal de l’Ottawa, il n’y a rien à voir. On embarque sur un lac tranquille bordé de conifères. S’il n’y a pas d’habitués passant par là, il est même difficile de savoir par où se diriger…Après 800 mètres de plat, le lac se transforme en rivière. Voici les McKoy’s. Ceux-ci commencent par offrir l’un des plus beaux contre courant de la planète, le nirvana des squirt boaters ! A cet endroit, Brendan Mark, pour ne citer que lui, réalise très fréquemment des « mystery moves » (immersion totales dans son kayak) de près de 20 secondes. Il faut le voir pour le croire ! Puis le courant accélère et les choses deviennent plus sérieuses. A gauche : Sattler’s hole, une espèce de seuil très raide de 10 mètres de large comportant un rouleau très collant à sa base. Personne n’aime vraiment tomber dedans. Au milieu un grand train de vague qu’il faut suivre plein centre pour assurer avant de partir à gauche. Pourquoi à gauche ? Mais parce qu’à droite il y a Phil’s hole mes pauvres amis ! Un gigantesque rouleau qui vous déshabille sauvagement si vous avez le malheur de tomber dedans. Les pointures locales aiment se jeter dedans régulièrement, histoire de se détendre… Il y a même un « survival rodeo » organisé à cet endroit chaque année. Épaules et sinus fragiles s’abstenir. 70 mètres plus bas, la rivière frappe une île de plein fouet et forme un virage à droite. A l’intérieur de celui-ci, voici « Corner wave », une génialissime vague lisse très verticale que tout le monde aimerait avoir dans son jardin. C’est l’une des vagues de l’Ottawa où les pèlerins passent des journées entières. Juste 30 mètres en dessous, voici « Horse shoe », le rouleau des mondiaux de 97. Comme son nom l’indique, il forme un fer à cheval plus ou moins collant et violent selon les niveaux. Le côté droit colle fort mais reste le sport préféré des locaux. Le côté gauche est plutôt de type « machine à laver industrielle » où l’on se fait bien secouer. 10 mètres après « Horse shoe », suivant le niveau d’eau apparaît « Baby face », une belle vague lisse très prisée par les débutants. Voilà donc les McKoy’s. Vous avez fait 800 mètres de rapide et vous en avez pris plein la tête. Vous en voulez encore ?
Main Channel
Après les McKoy’s, la rivière redevient lac et se transforme en un charmant labyrinthe d’îlets couverts de conifères. En septembre, en pagayant à l’aube, l’eau bien plus chaude que l’air forme une fumée épaisse que les rayons du soleil viennent transpercer. Ce spectacle est à voir une fois dans sa vie. Pas besoin de brouillard pour se perdre dans ce dédale. Autant demander son chemin pour être sûr de suivre le Main Channel. 2 Km de plat après les McKoy’s, voici la deuxième star de l’Ottawa. Après une subite rupture de pente, la rivière forme une superbe vague appelée « Garberator ». Là encore, c’est souvent par dizaines que les kayakistes attendent patiemment leur tour pour surfer cette vague très puissante. Il est à noter qu’il règne une sainte paix sur l’Ottawa, due non seulement à la majesté du paysage mais aussi au caractère très doux et courtois des Canadiens. Le bonjour est quasi systématique, l’ordre dans la file d’attente toujours respecté. Sans tirer un portrait mielleux et idéal, les relations entre humains sont bien plus respectueuses qu’en Europe. On peut passer des jours entiers à surfer « Garberator ». Un gros rocher en forme de baleine, « Moby Dick », permet de se reposer et de prendre des photos à seulement 2 mètres des pagayeurs. Par très hautes eaux au printemps, un gigantesque rouleau rugit 50 mètres en dessous de Garberator. La bête s’appelle « Bus eater » (le « mangeur de bus »), c’est tout dire… Les rafts s’y font retourner quasi systématiquement et il est très fréquent que les rafteurs prolongent ce séjour de « massage hydrothérapique » sous l’œil amusé des « video boaters », kayakistes chargés de filmer la descente des clients. L’été, « Bus eater » part en vacances. Il ne reste qu’un joli train de vagues à droite du rapide offrant à certains niveaux les plus beaux « lisses » de la rivière. 150 mètres plus bas, « Pushbutton » offre un petit rouleau-école très apprécié par les débutants. Il marque aussi, en quelque sorte, le « point de non-retour » de la descente. Pour éviter de faire une navette, beaucoup de pagayeurs remontent la rivière jusqu’à l’embarquement au-dessus des McKoy’s (2/3 Km). Sinon, la descente se poursuit sur environ 4 Km jusqu’au débarquement de « Blacks » ou celui de la compagnie de raft « River Run » (1 Km plus bas). Après « Pushbutton », la descente consiste en de longues sections plates entrecoupées par une demi-douzaine de rapides plutôt faciles. On y va pour apprécier la tranquillité et la beauté du décor. Le paysage est étonnamment plat. En fin de journée, le soleil donne une teinte rougeâtre aux rives rocheuses qui font de temps en temps place à de grandes plages de sable. « Coliseum » est certainement le rapide le plus célèbre de la descente. Si par basses eaux il ne présente qu’un très long train de vagues, par hautes eaux, son lit très étroit forme aussi quelques-uns des rouleaux les plus célèbres de la rivière. Avant de terminer la descente « Blacks » offre un dernier petit « playspot », histoire de vraiment vous convaincre que l’Ottawa est la capitale du playboating.
Middle Channel
Après une telle profusion de vagues et de rapides, on s’imagine avoir tout vu et tout compris de l’Ottawa. Penser cela, c’est se fourrer la pagaie dans l’œil jusqu’à la deuxième pale car le « Middle channel » n’a pas fini de vous étonner ! Sans trop entrer dans les détails, ce bras de rivière un petit peu plus long que le Main channel offre une ribambelle de rapides dont quelques superbes « rouleaux écoles ». Même principe que sur l’autre bras : du plat entrecoupé de rapides. Le plus étonnant reste sans aucun doutes « Garvin’s chutes », selon le guide de Jim Hargreaves, « le plus sérieux et le plus technique de toute la rivière ». Il s’agit d’une chute, ou plutôt d’un rapide très raide barrant toute la largeur de la rivière (200 mètres). Il propose théoriquement 4 lignes. L’une des plus classiques n’est pas la moins impressionnante : on la nomme « Dragon’s tongue » (« la langue du Dragon »). Alors que la rivière s’écroule des deux côtés, vous voilà pagayant à fond sur une avancée rocheuse finissant elle aussi par chuter. Le seuil passé, il ne faut pas s’endormir et pagayer fort pour éviter quelques jolis rouleaux collants situés à droite d’une grande île. Sensations garanties. Quelques-uns des caïds locaux aiment aussi franchir Garvin’s à l’extrême gauche. A cet endroit, le passage clé consiste à « frapper » le plus vite possible un rouleau super violent situé à la base d’un seuil très vertical. C’est simple : les pagayeurs tapent le rouleau à la perpendiculaire, disparaissent pendant une seconde pour ressortir 8 mètres à gauche de l’endroit où ils ont franchi le seuil. C’est dire si ce rouleau vous brasse... Le reste de la descente serpente dans une nature on ne peut plus sauvage avant de rejoindre le Main channel.
L’Ottawa, c’est donc ça. Des vagues, des rapides et des rouleaux à gogo. L’eau chaude où il fait bon se baigner. Des soirées autour du feu dans une nature très inspirante. Les stars mondiales du freestyle à chaque rapide. Les ratons laveurs qui vous bouffent vos provisions alors que vous dormez. Les rafts géants, leurs bases impressionnantes et leurs guides de rivière jamais blasés. L’odeur nauséabonde de la moufette (putois) que vous avez eu le malheur de frapper en voiture sur l’un des interminables rangs (routes) rectilignes. C’est l’eau qui fume le matin en septembre. La gentillesse des gens du coin. Bref, c’est le temple, quoi !
paul@villecourt.com
Encadré 1
Ottawa River House Rules : le code du « gentleman kayakiste »
Le charme de l’Ottawa réside dans ses paysages et ses rapides, mais aussi dans la gentillesse et le fair-play que les pagayeurs Canadiens montrent quotidiennement sur l’eau (et en dehors…). Ces bons usages n’étant pas forcément appliqués et respectés en Europe, voici quelques règles de base pour ne pas se faire remarquer en débarquant sur l’Ottawa…
Traduit du texte « River Etiquette par Ken Whiting », texte inséré dans le guide « Ottawa River Whitewater » écrit par Jim Hargreaves.
1/ Ramassez vos détritus : ramenez ce que vous déballez. Mégots de cigarettes compris.
2/ Le kayak venant de l’amont à priorité, donc jetez toujours un coup d’œil vers l’amont et faite place aux pagayeurs qui descendent.
3/ Les pagayeurs venant de l’amont ne devraient pas attraper la vague ou le playspot « au vol » quand il y a une file d’attente. Attendez votre tour en vous mettant à la queue.
4/ Il n’y a qu’une seule file pour chaque spot. Donc, évitez les double surfs (par exemple : enchaîner un surf sur une 2 ème vague plus en aval alors que l’on se fait sortir d’un rouleau…)
5/ Quand des rafts arrivent dans un contre pour faire un surf, arrêtez-vous et faites une pause pour leur faciliter la tâche. Plus vite leur manœuvre est réalisée et plus vite vous retournerez dans la vague.
6/ Les rafts ont priorité. Ne restez pas sur leur chemin quand ils sont engagés dans un rapide. Les rafts n’ont pas à faire la queue avec les kayakistes et ont toujours priorité.
7/ Respectez les autres pagayeurs et ne faites pas de passages trop longs en vagues ou en rouleaux (surfs avant de 5 minutes par exemple…).
Finalement, le bon sens devrait dicter toutes les règles non écrites sur la rivière. Nous ne sommes pas des surfeurs en attente de la vague parfaite qui n’arrive que quelques fois dans la journée. Si vous ratez votre tour, relax ! La vague ne va pas partir.
Autres petits conseils de la rédaction :
Retenez par-dessus tout que les Canadiens sont sympathiques et profondément pacifiques par nature et par culture. Un simple bonjour, un sourire et la conversation partira…Respectez les zones d’embarquement et de débarquement : la propriété privée est sacro-sainte au Canada et en Amérique du Nord. N’oubliez pas de payer les parkings à kayakistes quand il le faut : tout le monde là-bas considère cela comme du civisme. Ne traînez pas à vous changer et pas trop d’exhibitionnisme ! Si les Français sont peu pudiques, les Canadiens le sont réellement. N’oubliez pas le pourboire (10/15% du prix payé) du serveur ou de la serveuse au resto ou au bar (même au comptoir). On se sent toujours mal de se le faire réclamer…Ne cherchez pas à savoir si 100 Km/H est vraiment la limite de vitesse sur autoroute. La police vous le prouvera chèrement…La « file » (faire la queue) est une valeur et un respect de base sur l’eau et ailleurs (en attendant le bus par exemple). Essayez de ramener le concept en France…
Encadré 2
Infos pratiques
- Aéroport : se poser à Montréal plutôt qu’à Ottawa peut être très judicieux pour débuter ou terminer par quelques jours de rêve sur les rapides de Lachine à Montréal. Montréal / Ottawa river : 4/5 heures de route. Pour tous renseignements sur les Lachine (accès, location matos, infos : contacter KSF (Kayak Sans Frontières) : 7770, boulevard LaSalle, LaSalle (Québec). Tél : (514) 595-SURF.
www.ksf.ca
- Guide indispensable : Ottawa River Whitewater (édition 2003) par Jim Hargreaves. Tout y est ! Même les rivières à faire aux alentours de l’Ottawa. Guide disponible à la librairie Le Canotier (
www.canotier.com).
- A pagayer également : la Gatineau (Québec), la Petawawa (Ontario), la Madawasca (Ontario), la Rouge (Québec), les rapides de Lachine (Montréal).
- Stage freestyle : pour devenir un caïd du playboating et du freestyle, laissez-vous donc tenter par un stage avec les prestigieux moniteurs de Liquid Skills : Ken Whiting, Brendan Mark, Tyler Curtis, Kevin Varette…Un professionnalisme faisant référence dans le monde du kayak : il faut le vivre pour le croire ! Ils parlent français… Contact :
www.liquidskills.com
- Plutôt Québec ou Ontario ? S’il faut quelques minutes pour traverser la rivière en kayak, il faudra 45 minutes en voiture pour passer de la rive gauche Québécoise à la rive droite Ontarienne. Le choix doit donc se faire dès le départ. Le coté Québécois est très sauvage. On y trouve un camping au confort limité (pas de douches : penser à acheter du savon bio pour la rivière) mais donnant accès à des places de camping de rêve. La première épicerie est à 20 minutes en voiture. Il faut être autonome en provisions. Le côté Ontarien est beaucoup moins isolé. Les campings y sont bien plus confortables mais moins « nature ». Le village de Beachburg est à 10 minutes des McKoy’s. Guichet automatique, épicerie, restos… On y trouve tout ce qu’il faut. Pour camper, on peut choisir un ou deux campings donnant de jolis accès au bord de l’eau (comme le Log and Lantern) ou opter pour les grosses compagnies de raft disposant toutes de places de camping. Elles disposent aussi de restaurants et de bars. Citons notamment River Run, Owl Rafting et Wilderness Tours.
- Gaz : les cartouches « Butagaz » sont très rares au Canada. Il est préférable d’investir en arrivant dans des systèmes de brûleurs fonctionnant avec tous types d’essence.
- Comment s’habiller : l’été est très chaud dans ce coin du Canada mais par principe, il faut tout prévoir quand on se rend là-bas. A partir de fin août / début septembre, les nuits peuvent commencer à être fraîches. L’été l’Ottawa est facilement à 20°.
- Les bestioles : il y a de l’ours sur l’Ottawa mais même les locaux les voient très rarement. L’été 2002, côté Ontario, un ours s’est pointé vers la petite maison d’un guide de rivière et s’est envoyé l’intégralité des canettes de Red Bull (boisson très caféinée) qui traînaient dehors… Par principe, ne laissez pas traîner la nourriture sur les tables la nuit. Suspendez le tout à des branches d’arbres. Pas vraiment pour les ours, mais plutôt pour les ratons laveurs, très présents, qui sont extrêmement habiles pour trouver et avaler vos provisions... Il y a beaucoup de serpents au Canada, mais tous sont inoffensifs. Vos plus grands ennemis seront les moustiques (le soir), surtout la première partie de l’été. Pour lutter contre eux : faites du feu le soir, munissez vous de répulsif et allez-y mollo sur le déodorant, ils adorent ça…